Sicile 2002 - Etna

Reportage André Laurenti   (LAVE & Vulcain)

Au pied de l'Etna...  

Vendredi 1er novembre, soit cinq jours après le commencement de l'éruption de l'Etna, Jacques FAURE, sa femme Monique, Luc THOMAS fondateur de l'association Vulcain et membre de l'association L.A.V.E., Jean-Max REYMOND et moi-même, arrivons sur le terrain tard en soirée. En cette veille de week-end, il est bien difficile de trouver un emplacement à l'écart du réseau routier, le moindre recoin est discrètement occupé par les amateurs d'idylles siciliennes. L'Etna possèderait t-il des vertus cachées qu'on ignore ?

Nous installons le campement dans les carrières situées au dessus de la ville de Nicolosi à 600 mètres d'altitude. L'activité est encore importante sur le versant sud, une colonne incandescente d'une hauteur considérable s'échappe du nouveau cône adventif.

Samedi 2 novembre 2002  

Au petit matin, en passant la tête à travers l'ouverture de la tente et dans la fraîcheur ambiante de ce mois de novembre, le spectacle est saisissant. Nous sommes tout surpris par l'ampleur du panache qui se dirige fort heureusement vers le sud-ouest et nous épargne les retombées désagréables de cendre.

Après avoir obtenu les autorisations à la mairie de Nicolosi et bavardé avec quelques collègues venus pour la circonstance, nous débutons vers 11 h l'ascension par la piste des 4 x 4. Elle s'élève brutalement au dessus de la station de Sapienza jusqu'à l'ancienne arrivée de la "Funivia". Le bouleversement considérable du secteur causé par l'éruption de 2001, a entraîné une modification de son tracé, celui-ci est désormais plus pentu. En contrebas, la station de Sapienza refait peau neuve, elle efface petit à petit les stigmates de la précédente éruption mais reste dubitative sur son avenir. Qui sortira vainqueur de ce combat mythique entre l'homme qui "construit" et le volcan qui "détruit" ? Mais on peut toujours se poser la question, qui des deux est le véritable bâtisseur. La liaison routière vers Zafferana a été rétablie, et un immense parking est en cours d'aménagement, il sera consolidé par d'imposants murs de soutènement. Mais tout cela reste au conditionnel, si bien sûr, l'Etna le permet… Tout en haut et à l'extrémité de la piste , le bâtiment de la "Funivia" a subi l'an passé les assauts répétés des coulées de lave. Il a été entièrement dévasté par une langue de matériaux en fusion qui a pénétré à l'intérieur de l'édifice. Nous arrivons enfin sur les lieux, heureux de nous retrouver ensemble devant ce si beau spectacle qu'une fois de plus l'Etna nous offre.

 

Jean-Max pour qui c'est la première éruption, n'en croit pas ses yeux. Fidèle équipier de mon club de cyclotourisme, c'est aujourd'hui son véritable baptême du feu. Sportif endurant et également montagnard à l'occasion, il est fasciné par ces moments forts et intenses, il a déjà décidé de renouveler l'expérience. Lui aussi vient d'être atteint par ce virus inguérissable. Les projections extrêmement denses sous la forme d'une colonne éruptive très haute, fusent à plus de 400 mètres de hauteur. L'incandescence est visible de jour mais elle est souvent masquée par le panache et les jets de cendres noires situés au premier plan. Selon l'I.N.G.V. de Catane, à l'intérieur du cratère se trouvent trois bouches bien distinctes. La première située au sud-est comporte une activité fumerolienne. La seconde placée au nord-est produit de magnifiques fontaines de lave. Et enfin la troisième, positionnée au sud-ouest, se manifeste par des explosions phréato-magmatiques avec des gerbes cypressoïdes très caractéristiques.

Contrairement à l'an passé, le bruit de l'éruption n'est pas fort, il est plutôt comparable à celui du ressac de la mer. Quant à la coulée de lave qui prenait la direction il y a quelques jours, de l'Osservatorio Astrofisico di Piano Vetore, elle n'est plus alimentée. Nous établissons de 17 heures jusqu'à 20 heures, notre poste d'observation tout en haut du Laghetto, ce tout jeune cône qui s'est formé lors de l'éruption de 2001. Le vent qui petit à petit change de direction, commence à nous amener les cendres fines du panache. Nous redescendons alors à Sapienza.

Dimanche 3 novembre  

Nous remontons tous les quatre sur la fracture sud. Le vent a changé de direction et emporte le panache de cendre en direction du sud-est au dessus du Laghetto. Nous nous installons cette fois ci, au sud du cône, sur une coulée de lave encore tiède de quelques jours à peine.

Un dépôt de cendre suffisamment épais constitue un matelas confortable qui fait le bonheur de tous. La chaleur naturelle du sol permet de résister au froid piquant de l'altitude. Rien de comparable avec nos froides montagnes des Alpes, en voici une avec chauffage par le sol, un luxe fort appréciable que l'humble randonneur ne peut pas négliger. En grattant légèrement la couche de cendre la température augmente jusqu'à brûler les doigts. Jacques en profite pour faire chauffer l'eau nécessaire à la confection d'un bon café toujours bienvenu dans des conditions extrêmes. Les explosions sont toujours aussi fournies, les projections arrosent le cône du Frumento Supino. Des fuseaux noirs encre, jaillissent dans le ciel en une succession de relais, similaires au fonctionnement des fusées pyrotechniques à plusieurs étages. Ils se détachent parfaitement sur les énormes panaches blancs de vapeur qui s'élèvent en arrière-plan des cratères sommitaux Le brouillard envahit le site et retire par moment son rideau théâtral. En fin de journée il est définitivement levé offrant ainsi un éclairage magnifique sur la scène.

C'est le moment pour approcher d'un peu plus près le cône actif. Soudain à la tombée de la nuit, lors d'une explosion plus soutenue, une bombe arrive dans notre direction. Elle est dans un premier temps audible, chacun scrute le ciel sans succès, inquiet, angoissé. Elle apparaît enfin, et tombe à une dizaine de mètres à côté d'un groupe de personnes distant d'une cinquantaine de mètres de nous, en amont. Tout le monde se replie en arrière dans le calme. Deux ou trois autres projectiles tomberont peu après, à leur emplacement. Nous reculons nous aussi. A trois reprises de petits éclairs zèbrent le panache sombre. Ils sont chacun suivis par une petite déflagration parfaitement audible. Un phénomène bien connu, lié à la décharge violente d'électricité statique provoquée par les frottements entre elles des cendres volcaniques.

Lundi 4 novembre  

Alors que l'activité se poursuit toujours sur la fracture sud, nous nous rendons vers le secteur nord par la route de Mareneve qui démarre depuis le village de Fornazzo. Trois jeunes de l'équipe scientifique de "Vulcania" se joignent à notre petit groupe ainsi que Patrick Barois que nous rencontrons sur place. La route est coupée par la lave à proximité de l'intersection avec celle qui monte à la station de Piano Provenzana. Juste avant de faire un tour d'horizon du site, nous ressentons trois ou quatre secousses sismiques qui trahissent une montée de magma. Tout autour de la coulée la forêt de pins semble avoir résisté grâce à l'intervention de l'homme. Seule l'épaisse couche d'humus se consume encore, laissant s'échapper de-ci de-là, de petites fumées. Chose étonnante, on peut observer dans le sous-bois la présence de gros trous béants d'où part un réseau de petites galeries. Il s'agit en fait d'emplacements de souches et de leurs racines qui se sont consumées petit à petit dans le sol. Des hélicoptères bombardiers d'eau continuent à arroser copieusement certains foyers épars. Ils sont accompagnés à terre par les hommes du "Corpo Forestale" et les "Vigile del Fuoco".

Nous tentons une approche de la station en empruntant la piste forestière à hauteur du refuge du Club Alpin Italien de Monte Baracca. En restant à niveau nous arrivons sans problème au bout de 45 minutes de marche au départ des téléskis. Le désastre est total, nous traversons la coulée encore tiède, pour mieux examiner la situation. Les bâtiments situés au départ des véhicules tout terrain ont totalement disparu ensevelis sous la coulée. Cette fois l'Etna n'a pas laissé d'ultimatum, pas même un peu de temps aux communautés qui l'habitent pour réagir comme il l'a fait l'an passé à leurs collègues de Sapienza. L'endroit est méconnaissable, seul l'hôtel restaurant édifié à proximité du téléski a été certes épargné par la lave mais il a subi d'importants dégâts causés par les séismes et par le feu. Il fait office de point de repère dans ce paysage de désolation. Une odeur de gaz domestique invite à être vigilant.

Mardi 5 novembre

Nous ne sommes plus que trois à présent, Jacques et Monique sont partis rejoindre de la famille à Messine. En empruntant la route de Mareneve par Linguaglossa, et peu avant d'arriver à la coulée qui barre la chaussée, des déformations importantes ont endommagé la voie. Sur une cinquantaine de mètres environ, toute une zone a été comprimée, la glissière métallique de sécurité est pliée à deux endroits, et le mur de soutènement du talus situé en face, a été littéralement soulevé. Nous essayons à présent d'atteindre par le village vacances de Mareneve, la fracture qui est à l'origine de cette coulée dévastatrice. Nous atteignons la station sans avoir malheureusement la possibilité d'aller plus loin. La température a chuté, le ciel est de plus en plus sombre, et une pluie glaciale vient de faire son apparition. Nous faisons demi-tour.

Nous nous dirigeons à présent vers Santa Venerina pour nous rendre compte des effets causés par l'activité sismique sur le bâti. En effet, le mardi 29 octobre à 11 h 10 heure locale, une secousse d'une magnitude de 4.4 sur l'échelle de Richter a été localisée dans la zone de "Contrada Pomazzo" au nord-ouest de Milo et a agité toute la province de Catane. Elle a été ressentie par les habitants des localités de Zafferana Etnea, Milo, Pedara et Nicolosi. Ce tremblement de terre qualifié comme étant d'origine tectonique, a provoqué de nombreux dégâts surtout à Santa Venerina. Des centaines de bâtiments ont été plus ou moins endommagés et les écoles ont été fermées. Des répliques ont suivi dans la soirée dont la plus forte a atteint la magnitude de 4.1. Plus d'un millier de personnes durent quitter leurs logements et campèrent sous des tentes de la Protection Civile. L'ampleur des dégâts est liée à la faible profondeur du foyer, mais il dépend aussi de la vétusté de certains édifices et du manque de liaison entre les structures rigides et les panneaux de remplissage des constructions. Nous retournons à Sapienza sur le versant sud de l'Etna. Le froid est piquant et durant la nuit, la neige fera son apparition.

Mercredi 6 novembre

Ce matin, pour notre dernier jour et comme il est de tradition en Sicile, l'Etna s'est fait une beauté, il a revêtu son costard blanc et noir pour saluer notre départ. Il a une bonne mine le bougre et une fière allure avec sa pipe allumée.

L'activité coté sud se poursuit sans baisse de régime et toujours avec des explosions phréato-magmatiques que nous distinguons parfaitement bien à la jumelle depuis le parking de l'hôtel Corsaro. Mais nous ne pouvons pas partir comme ça, nous avons encore une mission à mener, celle d'aller voir la fracture nord. Nous nous rendons à Linguaglossa puis à Mareneve, et nous accédons en Land Rover, à la piste qui mène au pied du cône adventif du Monte Nero, cela représente environ treize kilomètres. Nous gagnons un temps précieux car la météo est à nouveau défavorable. Arrivés au départ du sentier, et au bout d'une trentaine de minutes de marche nous atteignons la fameuse fracture nord, celle qui est responsable de la destruction de Piano Provenzana. Tout autour c'est le chaos le plus total.

 Pour avoir randonné l'an passé dans le secteur, je ne reconnais plus du tout les lieux, tout est bouleversé. Le sol est jonché de matériaux éjectés par les fontaines de lave. Dans leur chute, elles ont effeuillé les branches de plusieurs petits bosquets, transformant les arbustes en véritables squelettes desséchés. Pas un souffle de vie dans ce paysage meurtri. Les scories crissent et s'effritent sous nos pas comme des cristaux de glace. Je grimpe sur un petit mamelon qui surplombe la fracture. Tout à coup, je ressens une secousse. Luc et Jean-Max en contrebas, ne se sont aperçu de rien. Soudain un bruit imperceptible de cailloux qui s'éboulent captive notre attention, nous retenons notre souffle pour mieux écouter. Sur une longueur de cinquante mètres environ, des petits cailloux dégringolent un talus. Aussitôt sur une même longueur, des volutes de vapeur s'en échappent. Sans hésiter un instant, nous reculons rapidement, un dernier regard derrière nous, fausse alerte, tout s'est arrêté, le calme sinistre est revenu. Nous ne pourrons malheureusement pas visiter en détail toute la fracture, le brouillard enveloppe une fois de plus le site, et par prudence nous redescendons à la voiture. C'est là que nous avons achevé notre mission, satisfaits d'avoir pu mener à bien l'ensemble des observations prévues. Pour cela, nous remercions très sincèrement les autorités locales pour nous avoir accordé l'accès à toutes les zones réglementées. Le soir même sur le bateau qui nous amène de Palerme à Gênes nous nous remémorons un à un les meilleurs souvenirs de ce rêve éphémère. Une sorte de nostalgie nous envahit. Nous appréhendons déjà de retrouver cette société qui nous sépare chacun de notre côté alors que l'Etna lui, au contraire a cette formidable vocation de réunir, de rassembler toute une foule de passionnés, d'amoureux de nature, de choses simples, bref, de la vie…