Le 19 juin 2002, notre ami et collègue Alain de Goër succombait au
terme de plusieurs années de combat contre une implacable maladie. Il a
lutté jusqu'au bout de sa vie avec acharnement et lucidité. En mars
dernier encore, il réunissait à son domicile ses amis de l'Equipe
Amicale de Volcanologie de l'Université de Clermont pour organiser l'avenir
de notre équipe et préparer la quatrième édition de
la carte volcanologique de la chaîne des Puys.
Alain est resté,
sa vie durant, fidèle à sa patrie clermontoise et toujours amoureux
des paysages volcaniques d'Auvergne. En 1956, nanti du double grade de bachelier
en Philo-Lettres et Mathématiques élémentaires, il avait
débuté un cursus universitaire de scientifique naturaliste poursuivi
brillamment jusqu'à l'agrégation de sciences naturelles (session
1962). Entre-temps, remarqué par ses professeurs, il eut à choisir
entre la voie des sciences biologiques et celle des sciences de la Terre. Son
goût l'a orienté vers la géologie. En 1960, recruté
par le Professeur Roques, il entrait en qualité d'assistant au Laboratoire
de Géologie de la Faculté des Sciences. Son penchant pour les sciences
de la nature, sa formation universitaire de naturaliste, l'ont conduit vers des
enseignements diversifiés de la paléontologie à la géologie
historique, la géomorphologie, la géologie des phénomènes
glaciaires, des pays volcaniques et la volcanologie.
Sa présence
auprès des étudiants, il la partageait, bien volontiers, entre la
salle de travaux pratiques et les excursions sur le terrain. Il fut pendant de
longues années, au sein de notre laboratoire, l'animateur principal des
excursions géologiques et autres travaux d'étudiants sur le terrain.
Il mettait généreusement ses connaissances et sa grande expérience
à la disposition de ses collègues d'autres enseignements, souvent
des amis : soit sur le terrain, soit en conférences soit enfin en dossiers,
polycopiés divers toujours très didactiques et bien illustrés.
Il a aussi consacré beaucoup de son temps et de son énergie
à la formation de jeunes géologues : stages de terrain et préparations
de diplômes et thèses ; c'est là sans doute que son regard
de géologue sur les paysages et structures a été le plus
bénéfique. Nombreux sont, aujourd'hui dans la profession, ceux qui
se souviennent et savent ce qu'ils lui doivent. Là, s'exprimaient pleinement
toutes ses connaissances, son entrain et sa convivialité.
Attaché
à Clermont, parce que père d'une famille nombreuse, ne pouvant obéir
aux nécessités de mobilité géographique d'une carrière
universitaire et, sans doute aussi, de par sa forte personnalité et son
franc-parler, il n'accéda pas au titre de professeur des universités.
Il acheva sa carrière comme Maître de Conférences hors classe
en 1997 mais ne cessa pas, pour autant, ses activités de recherche en volcanologie
et géologie.
Engagés dans la recherche, avec notre ami
Guy Camus, lui aussi trop tôt disparu, nous avons été les
jeunes assistants des années soixante que Maurice Roques avait choisis
pour favoriser une renaissance des études du volcanisme à Clermont-Ferrand.
Alain prépara alors une thèse de doctorat sur un secteur du grand
massif volcanique cantalien : la planèze de Saint-Flour. Il s'y consacra
avec entrain et ténacité. D'emblée, sa volonté s'exprima,
il décida que sur ce secteur, d'apparence monotone, les formes de terrain
étaient expressives et dignes d'intérêt. Il présenta
sa thèse en deux parties : I - Structure et stratigraphie de la planèze
de Saint-Flour, II- Formes et dépôts glaciaires. Cette thèse
fut soutenue le 21 décembre 1972. Ensuite, souvent en collaboration avec
ses amis de l'E.A.V.U.C., il orienta ses travaux de recherches vers la volcanologie.
Ceux-ci portèrent principalement sur la mise en évidence du rôle
de l'eau dans les modifications des dynamismes volcaniques - le phréatomagmatisme
- en particulier pour les volcans du Massif central. Pour son information et pour
communiquer avec la communauté géologique, Alain était souvent
présent dans les congrès, séminaires et colloques (AIVCIT,
CGI, RAST...) et, lorsque ces manifestations étaient organisées
dans notre Massif central, il était toujours volontaire pour en présenter
les pays volcaniques à ses confrères. Surtout, il fut l'un des animateurs
principaux, avec Guy Camus, pour la production de la carte volcanologique de la
chaîne des Puys (première édition 1974) : une cartographie
thématique au 1/25 000 accompagnée d'une notice (éditions
: Parc Naturel Régional des Volcans d'Auvergne). Cet ouvrage était
original à l'époque par son thème, sa précision (échelle
au 1/25 000) et la densité d'informations présentées. Ce
fut un succès en matière d'édition scientifique et grand
public. Notre équipe en prépare maintenant la quatrième édition.
Soit seul, soit en collaboration, Alain a produit de nombreuses publications qui
sont des articles spécialisés dans des revues internationales, nationales
ou régionales.
La qualité de ses travaux de cartographie
dans le cadre du Service de la Carte géologique du B.R.G.M. témoigne
aussi largement de son sens exceptionnel du terrain. Il a été le
collaborateur et auteur principal pour la préparation de quatre feuilles
au 1/50 000 : Saint-Flour et Chaudes-Aigues dans le Cantal, Nasbinals et Entraygues-sur-Truyère
dans l'Aubrac. Il a assuré également les levers des terrains volcaniques
pour quatre autres feuilles : Murat (Cantal), Clermont-Ferrand, Besse-en-Chandesse
et Veyre-Monton (Puy- de-Dôme). Certaines de ces coupures sont encore en
cours d'édition. Toujours dans ce domaine, Alain a apporté sa contribution,
pour les formations volcaniques, à la carte géologique de France,
à la carte des formations superficielles au 1/1 000 000 et à la
carte des risques néotectoniques non éditée à ce jour.
Sa grande connaissance géologique des régions cartographiées
l'a aussi conduit à participer à la mise en valeur de ressources
hydrogéologiques, dans le Cantal notamment.
Alain aimait communiquer,
il parlait et écrivait volontiers pour le grand public. Sa participation
à la " Promenade au Puy de Dôme " éditée
en 2000 par la Bibliothèque municipale et universitaire de Clermont-Ferrand
ainsi que son ouvrage (Editions Ouest-France, 1997) : " Volcans d'Auvergne
: la menace d'une éruption ? ", montrent combien il savait allier
humour et rigueur pour " faire passer le message ". Les associations
locales l'ont souvent mis à contribution pour des articles de vulgarisation.
Il répondait toujours présent et collaborait volontiers avec des
spécialistes d'autres disciplines : archéologie, préhistoire,
hydrogéologie...
L'homme était aussi citoyen militant :
il avait des convictions fortes et les défendait avec talent et efficacité.
Sa grandeur d'âme s'exprimait dans son combat contre le racisme et pour
l'amitié entre les peuples. Son souci de laisser une planète propre
à nos successeurs était évident dans sa participation aux
nombreuses associations pour la protection de l'environnement dont il animait
les débats et suscitait les actions. Récemment encore, il militait
pour la mise en valeur et la protection de quelques éléments essentiels
du patrimoine géologique de notre région.
Voici notre ami,
notre collègue ; mais il a été aussi un père de famille,
une famille nombreuse qu'il a assumée en parfaite communauté avec
son épouse Marie-Madeleine, enseignante elle aussi en sciences naturelles.
Pour l'avoir tant fréquenté pendant plusieurs décennies de
vie professionnelle commune, je me souviens de l'importance que la vie familiale
avait pour lui.
Ses amis de l'E.A.V.U.C. ont suivi son ultime combat,
ont été frappés par sa présence scientifique au cours
de leurs ultimes rencontres, sa lucidité et sa grande dignité face
à son destin.
Comme ses nombreux amis, je garderai de lui le souvenir
d'un homme exceptionnel qui a eu une forte empreinte sur la communauté
des géologues.
A Ceyrat, 9 septembre 2002 ; par J. Mergoil.