Fiche scientifique
Pétrographie & minéralogie :







.......... Les pierres canon de l’Etna

 

Introduction

         Les dépôts pyroclastiques qu’on trouve sur les flancs d’un volcan peuvent parfois attirer l’attention des scientifiques qui effectuent des recherches hors du contexte de la volcanologie pure. En fait, à l’intérieur de tels dépôts, on peut découvrir des fossiles d’arbres anciens, des fragments d’os, des vestiges d’habitations et des objets manufacturés typiques de certaines époques. Les exemples les plus connus sont les ruines de Pompéi et Herculanum sur les pentes du Vésuve et le temple de Borobudur, près du volcan Merapi sur l’île de Java ; pour l’Etna, on se souvient, plus modestement, des phyllithes et des os de cerfs préhistoriques retrouvés dans les tufs de la région d’Acireale. À l’inverse, les coulées de lave, en raison de leur température élevée, détruisent tout ce qu’elles rencontrent dans leur sillage et en leur sein, elles ne comporteraient donc aucune trace de fossiles. Cette opinion était acceptée sans réserve jusqu’à ces derniers siècles, mais avec le temps et l’exploration progressive des volcans aux quatre coins du globe, on a découvert, en commençant par l’Etna, de surprenantes et pas si rares exceptions.

         Essayez de demander à un bûcheron de l’Etna ce que sont les « pierres canon ». Il vous répondra qu’il s’agit de pierres étranges, de forme cylindrique, creuses à l’intérieur, telles un fût de canon, et qui se trouvent ça et là dans les endroits où une forêt de pins a été touchée par une coulée de lave. La description du bûcheron, exacte mais incomplète, se termine habituellement ici, à moins que vous puissiez vous faire accompagner pour découvrir un de ces monuments de la nature. En fait, l’emplacement des pierres canon au milieu du chaos minéral de la « sciara » est difficile à localiser sans l’aide d’une carte ou d’une personne qui connaisse parfaitement les lieux.


La formation des « pierres canon »

        Pour comprendre comment se forme une pierre canon (terme déjà officiellement entré dans le jargon des volcanologues), il faut tenir compte de deux facteurs : la progression d’une coulée aux caractéristiques rhéologiques particulières et, avant cela, la présence d’une forêt d’arbres de taille pas trop petite et ayant un tronc riche en sève (comme les conifères).

        Imaginons (figures 1, 2 et 3) une coulée de lave d’environ 6 mètres de hauteur avec des températures proches de 800°c, déjà recouverte en surface d’une croûte de type aa, et qui progresse avec une vitesse d’environ 10 mètres par heure. Si une telle coulée investit un arbre, elle exerce sur toute la hauteur de son fût une forte poussée associée à un effet thermique relativement faible. Peu à peu, l’arbre se penche et tombe en avant : englobé par le magma, il s’enflamme totalement, produisant des sifflements en raison de l’évaporation de la sève et des flammes fugitives jaunes, vertes et bleues de par la présence de sels minéraux dans le bois.

        Dans le cas d’une lave très fluide (température d’environ 1 100 °c), de faible épaisseur, progressant sur un terrain en pente, la dynamique du phénomène est différente (fig. 4 et 5). Le feuillage et les branches de l’arbre brûlent rapidement du fait de la chaleur rayonnante. Le tronc est concerné, seulement dans sa partie basse, par une couche de magma qui l’enveloppe doucement et crée, par refroidissement de contact, une croûte protectrice. Si le niveau de la lave s’abaisse par la suite, le tronc d’arbre, plus ou moins carbonisé, mais toujours là, émerge d’une carapace cylindrique (moulage extérieur) correspondant à sa taille d’origine. avec les années, les insectes xylophages et les intempéries détruisent la partie végétale restée à l’intérieur de la structure de pierre, qui apparaît telle une pièce d’artillerie pointée vers le ciel.

        On trouve aussi des pierres canon disposées horizontalement, mais il faut alors admettre qu’elles ont été déplacées. cela pourrait être dû à des tensions et des fractures dans la « sciara » en voie de refroidissement ou, le plus souvent, comme je le pense, (fig. 6), du fait de coulées successives et la naissance de bouches éphémères qui modifient la morphologie du champ de lave.

La formation des pierres canon
© Giuseppe Scarpinati.

Les autres traces fossiles des coulées de lave

         La présence de traces de fossiles sur les coulées de lave ne se limite pas aux pierres canon. À l’intérieur de la coulée de basalte de l’éruption de 1928 qui détruisit Mascali, on peut découvrir des fragments de vaisselle, de tuiles, de balustres et des outils en fer forgé. À Hawaï, outre les parfaits exemplaires de pierre canon (qu’on appelle là-bas tree molds), on trouve, englobées dans le basalte, des carcasses de voitures... et même des fruits coriaces d’un arbre appelé Pandanus ! Maurice et Katia Krafft ont photographié sur le Nyiragongo le moule parfait d’un éléphant qui n’avait pas pu fuir devant la vidange rapide du lac de lave de 1977.

         L’éruption de 1669 envahit les terres autour de Nicolosi, et le sanctuaire de Mompileri, enseveli sous une grosse couche de lave, a été retrouvé en 1709 avec des statues et l’autel intacts sur les indications d’une voyante. Mais c’est là une autre histoire, incroyable mais vraie, dont je parlerai dans un prochain article.


Guide pour repérer sur l’Etna quelques exemplaires de pierres canon

       Coulée de lave de 1928

         1. Prendre la route dite Mareneve, qui va de Fornazzo à la pinède de Linguaglossa. Après environ 13 km, on arrive à un croisement : prendre à gauche en direction de Rifugio citelli et parcourir exactement 500 m. À ce point précis, la barrière de protection s’interrompt sur la droite, permettant ainsi de garer la voiture à l’intérieur d’un petit emplacement sur la coulée de 1928 (vue sur un panorama magnifique de la ligne de fracture). Il faut chevaucher la barrière de protection du côté opposé, se diriger à pied en direction de l’est à l’intérieur d’un canal creusé dans la lave, facilement repérable grâce à la présence de deux gros buissons de genêts et d’un petit pin. En restant toujours à droite de ce canal, il faut compter exactement 320 pas depuis la route et on arrive à une grosse pierre canon, en position horizontale, mais repérable sur la « sciara » avec un peu d’attention.

         2. Toujours sur la route Mareneve, à 11 km de Fornazzo, on trouve sur la gauche une barrière où il est inscrit «c 11 ». Il faut passer outre la barrière et parcourir à pied une route asphaltée délimitée par des murets de ciment. au bout de 10 mn, on rencontre, en marge d’un bois, la coulée de 1928. après avoir monté sur 15 m le long de cette coulée, on voit quelques pierres canon de petite et moyenne dimensions.

       Refuge de Monte Baracca (Etna Nord)

        Le refuge de Monte Baracca est indiqué sur toutes les cartes topographiques de l’Etna et l’on y arrive après environ 40 mn de chemin à pied à travers une forêt de pins. Arrivé au refuge, à très exactement 120 pas vers le nord, on découvre une très belle pierre canon en position horizontale (cf. photo ci-dessous de Giuseppe Scarpinati)..

       Sentier de Monte Nero degli Zappini (Etna Sud)

        Ce sentier nature est également bien indiqué sur les cartes topographiques de l’Etna. Il commence à Piano Vetore (près de l’observatoire astronomique de l’université de catane) et il est aussi intéressant pour son splendide panorama, sa faune et sa flore. Après avoir dépassé sur la gauche le refuge de Santa Barbara, on trouve au bout de quelques minutes une pierre canon en position horizontale au pied d’un pin.

       Coulée de lave de 1983 (accès difficile)

        Une piste, interdite aux véhicules à moteur mais autorisée aux promeneurs à pied ou à vélo, se déroule autour de l’Etna, depuis le jardin botanique nuova Gussonea jusqu’au refuge Brunek dans la pinède de Linguaglossa. Juste à côté des « spatter cones » de l’éruption de 1981, on trouve de nombreuses pierres canon en position verticale. La fatigue d’une longue marche (42 km en deux jours) est largement compensée par la beauté du paysage volcanique solitaire où l’on entend seulement le bruissement des feuilles dans le vent et le chant des oiseaux. Il existe le long du parcours quelques refuges absolument spartiates, libres et ouverts à tous, où l’on peut bivouaquer la nuit avec au moins un feu de cheminée. Les citernes d’eau de pluie sont quasiment toujours vides l’été : il faut donc apporter une bonne réserve d’eau et en faire un usage judicieux.

       Coulée de lave de 2002 (Piano Provenzana)

       On y rencontre un peu partout des pierres canon. Il faut les chercher avec attention là où l’on retrouve des restes carbonisés de la pinède.

 



Giuseppe Scarpinati
Correspondant Etna, Sant’Alfio (Sicile, Italie).
Article traduit de l’italien par Muriel Zanetto
Revue L.A.V.E. n°153 (novembre 2011)